Journée Internationale de la femme

 

Bruxelles, 08 mars 2016

Table ronde organisée par la Mission permanente de l’UA auprès de l’UE

Discours de la Présidente de l’ADNE

 Marie Chantal Uwitonze

 

Votre Excellence Monsieur l’Ambassadeur,

Madame Maguerite Barankitse, chère Maggy,

M. Elias Yala,

Représentantes des organisations des femmes de la Diaspora africaine,

Chers collègues,

Chers amis,

Très joyeuse fête de la femme!

C’est pour moi un honneur et un privilège d’être ici avec vous pour célébrer cette journée très importante.

Je remercie les organisateurs de cet événement, en particulier l’ambassadeur Bramdeo et M. Yala pour leur soutien indéfectible.      

Depuis sa création en 1977, la journée du 8 mars a permis d’éveiller les consciences sur les questions de l’égalité de sexes, du droit de vote, d’accès à l’emploi, de rémunérations égales etc. Sur plusieurs fronts, cette journée a eu un impact positif sur la condition la femme dans le monde.

Cette année, leRéseau de la diaspora africaine en Europe (ADNE), a choisi comme thème «  SheSolidarity » ; la solidarité entre les femmes :

Nous sommes convaincus que la lutte pour l'émancipation des femmes sera gagnée si les femmes se soutiennent entre elles. C’est ce que nous avons appelé la « SheSolidarity ».

La lutte pour l'autonomisation des femmes sera gagnée si les hommes comme l’ambassadeur Bramdeo et M. Yala  sont de notre côté, nous défendent et  nous aident à nous rassembler.  M. l’ambassadeur,  M. Elias, avec vous,  #HeForShe  n’est pas seulement un slogan, il s’agit d’une réalité gagnante.

Chers amis,

La Journée internationale de la femme célèbre l'émancipation de chacun d'entre nous,  femmes et hommes :

Une femme autonome contribue grandement au bien-être de sa communauté et à son autonomie économique; elle est à la base d’une meilleure éducation de la nation et est une véritable architecte de la société.

Toutefois, les célébrations de ce jour ne doivent  pas nous faire oublier les luttes auxquelles les femmes sont encore confrontées.

Le thème des Nations Unies pour la journée internationale de la femme en 2016 est « Planète 50-50 d'ici 2030 : Franchissons le pas pour l'égalité des sexes. Il s’agit de franchir le pas pour renforcer  l'autonomisation des femmes, les droits des femmes et leur rôle dans la mise en œuvre de l’agenda de développement 2030.

L’Union africaine a ciblé un aspect important de la problématique de genre en consacrant cette journée au thème des droits des femmes.

Je vais abonder dans le même sens que l’Union africaine en abordant un droit primordial dont sont privées beaucoup de femmes  de la diaspora africaine. Il s’agit du droit d’accès au travail ;  un droit indispensable à l’inclusion sociale et économique.

Le thème que je vais aborder concerne les obstacles à l’intégration des femmes de la diaspora africaine.  Je n’aime pas utiliser le terme d’intégration pour aborder ce thème car les défis auxquels font face les femmes de la diaspora ne se limitent pas à une simple question d’intégration.  J’utiliserai plutôt les termes du droit à l’épanouissement, à  l’émancipation et la jouissance de conditions économiques et sociales justes et favorables.

         La place de la femme africaine dans la société européenne

Les femmes de la diaspora africaine sont-elles épanouies, sont-elles émancipées, jouissent-elles des conditions économiques et sociales justes et favorables ?

Hélas, le constat peut s’avérer amer :

-          Les femmes de la diaspora africaine constituent l'un des groupes les plus défavorisés au sein de l'UE, que ce soit en termes d’accès au marché de l’emploi, de participation à la vie politique ou d’inclusion sociale et économique ;

-          Elles enregistrent des taux de chômage les plus élevés ;

-           Quand elles sont employées, elles sont parmi les travailleurs les moins payées, elles sont constamment déqualifiées et poussées à des emplois occasionnels ou  vers les secteurs non réglementées (la coiffure, le ménage, aide à la personne en difficulté, l’horeca etc) ;

De cette situation résulte une violation systématique de leurs droits, une perte inestimable de talent et un risque élevé d’être touchée par la pauvreté.

-          Selon, les  données de l’organisation  internationale pour les migrations (OMI), les femmes migrantes en particulier celles issues de l’Afrique constituent plus de 60% des candidats aux aides sociales (ce qu’on appelle le revenu du CPAS en Belgique).

-          La majeure partie des candidats aux CPAS font du bénévolat pour des œuvres caritatives ou cumulent ces revenus avec un emploi au noir ;

-          Dans le domaine politique, « entre 2000 et 2013 »[1] ; en Europe et au Canada ; dans les 8 pays à forte concentration de la diaspora africaine (France, Belgique, Pays Bas, Italie, Royaume Uni, Espagne, Portugal et le Canada), seulement 0,001% de femmes  ont atteint une position dirigeante, ont gagné une élection, ou ont participé  au gouvernement dans un pays d’accueil. Nous  les connaissons toutes et pouvons les compter par bout de doigts.

-          Dans la fonction publique, sur la même période,  les femmes issues des pays de l’Afrique subsaharienne ont occupé seulement 0,003 % de la fonction publique des pays cités.

-          En Belgique, selon une étude réalisée par les experts du Ministère flamand de l’emploi, de l’économie et du sport,  90% du travail domestique, de nettoyage et de la garderie est occupé par les femmes d’origine africaine. Or, selon la même étude, 60% des femmes d’origine étrangère qui travaillent dans les emplois saisonniers ont en moyenne effectué des études jusqu’au niveau de baccalauréat ou universitaire ;

-          Dans le secteur privé, les femmes africaines sont minoritaires ; quand elles entreprennent, elles se limitent généralement à de « petits projets » des quels elles dépendent pour vivre de manière peu autonome.

Sommes-nous condamnées à jouer dans la basse-cour ? Pourquoi la situation est-elle ainsi ?

      Causes et solutions

Les causes de cette situation sont multiples et interconnectées :

-         Les causes liées au contexte social et économique des pays d’origine :

Les parcours économiques et sociaux des femmes de la diaspora influencent fortement leur parcours en Europe. Les femmes issues des milieux défavorisées et qui ne sont pas scolarisées sont les plus exposées aux problèmes d’intégration. Elles intègrent difficilement les réseaux et s’ouvrent difficilement aux autres. Elles ont tendances à rester dans des cercles fermés où les conditions d’arrivée et de séjour diffèrent trop peu.

Elles constituent une catégorie très sensible où se perpétue certaines coutumes et traditions similaires à celles des pays d’origine. Dans cette catégorie, les femmes accèdent moins  aux études, apprennent rarement la langue du pays d’accueil et ont par conséquent peu de chance pour occuper emploi qualifié etc. La majeure partie d’entre elles s’ouvrent facilement au travail au noir ou au travail saisonnier sous rémunéré.

Pistes de solutions :

-          Il est très important de renforcer la participation de ces femmes dans l'éducation des adultes, l’apprentissage de langues et de métiers.

-          Le renforcement de leurs compétences est un outil extrêmement précieux pour leur autonomisation. Il permet de reconnaitre des compétences acquises socialement de manière informelle comme l’apprentissage de la coiffure, les soins des personnes à charge, le ménage etc.  Cela permet donc de professionnaliser leurs connaissances et de les transformer en moyens d’émancipation et d’intégration. 

-         Les causes liées au contexte social des pays d’accueil :

La plupart du temps, les difficultés à l’intégration sont liées aux mauvaises politiques sociales et économiques, aux pratiques discriminatoires et une mauvaise volonté de la part des pouvoirs publics de renforcer la diversité dans l’économie et dans les emplois.

Les obstacles que rencontrent les femmes  de la diaspora dans ce cas de figure ne sont pas très éloignés de ceux rencontrés par leurs frères. Le plus souvent, les membres de la diaspora sont stigmatisés, ou freinés dans leurs efforts de développement professionnel.

Les mauvais systèmes de reconnaissance de diplômes sont également un grand frein à l’intégration des femmes. En dehors de freiner la femme dans son développement  professionnel, la non reconnaissance de diplôme entraine la discrimination et une perte inestimable de capital humain qui n’avantage ni les pays d’accueil ni les membres de la diaspora.

 Pistes de solutions :

-          Nous nous devons de faire un plaidoyer pour plus de validation officielle de qualifications formelles acquises en dehors des pays d'accueil.

-          On ne peut pas manquer de souligner que, parfois, le niveau de formation dans les pays d’origine est plus bas. Dans ce cas, il faut encourager la remise à niveau et l’acquisition de nouvelles connaissances.

-          Beaucoup de personnes pensent que leur diplôme universitaire, leurs titres acquis en Afrique leur suffit pour espérer un meilleur emploi en Europe. C’est la logique qui s’applique : il faut toujours comparer son niveau et le niveau exigé par le marché de l’emploi et se donner les moyens de sa politique.

-          A titre d’exemple, à Bruxelles, si on souhaite exercer dans la fonction publique, il faut absolument maîtriser une des langues nationales et avoir un niveau minimum de la deuxième langue (néerlandais et du français) ; il faut faire beaucoup d’efforts, quand bien même cela demanderait d’en faire plus que la moyenne de la population.  C’est la réalité !

-         Les causes liées aux attitudes négatives

Le manque d’ambition :

  • Quand on a une ambition ; elle doit se traduire par des objectifs concrets ;
  • Il faut avoir la capacité de se projeter dans le futur et avoir le sens du dépassement personnel,  c’est-à-dire, de se dire que si je veux arriver à un tel objectif, je dois me donner les moyens pour y arriver.
  • Quand on a une vraie ambition, on connait aussi ses limites et on cherche à les atténuer. On ne s’assoit pas tranquillement en espérant qu’un jour par un miracle on deviendra cheffe d’entreprise, député ou ministre. Cela se travaille au quotidien.
  • Les facilités disponibles en Europe ne sont pas toujours favorables à l’ambition des femmes africaines. Beaucoup sont celles qui choisissent le chemin le plus facile. Exemple : Recevoir un revenu du CPAS  à la place de se battre pour gagner son pain au quotidien. Certaines d’entre nous perdent la qualité de femmes battantes que toutes les femmes africaines ont naturellement.                                                                                     

Yes We CAN :

Les femmes africaines sont, plus que n’importe quelles femmes au monde, fortes et ont tout pour réussir dans n’importe quel domaine. Il ne faut pas gaspiller les qualités humaines que nos parcours difficiles nous ont permises d’acquérir.  A quelque chose malheur est bon, nous avons la capacité de résistance que beaucoup de femmes n’ont pas. La plupart de nous ont survécu beaucoup de combats parmi les plus pénibles, ce n’est pas le combat pour accéder à l’emploi qui peut nous effrayer.

  • La mauvaise gestion du temps et le manque de focalisation :

Savoir gérer efficacement son temps est plus qu’indispensable : « Time is Money ! » La focalisation est également un élément clé de la réussite. Or, au sein de la diaspora féminine, nous avons souvent tendance à être gourmande en termes d’occupations. Certaines réussissent à s’en sortir mais beaucoup perdent beaucoup de temps dans des choses qui ne constituent pas une étape en plus dans la poursuite de leurs propres ambitions. A ce titre, la priorisation est essentielle.

  • Le manque d’estime de soi :

Nous, femmes africaines avons tendance à avoir moins confiance en nous. Nous voyons beaucoup plus nos limites, nos carences, les obstacles qui se dressent devant nous davantage que nos succès, nos réussites et les obstacles que nous avons déjà franchis.

Cela peut être le résultat d’un manque de valorisation de la part de notre environnement familial et social.  Il est important de renforcer l’estime de soi des jeunes filles et des femmes, cela commence par un simple « well done ! », compliment,  « Keep up ! ».  Cela ne coute rien mais fait gagner beaucoup aux femmes.

  • Le manque de solidarité :

Les femmes africaines manquent cruellement de solidarité entre elles :

Parfois, c’est même l’inverse qui se produit, les femmes déjà "arrivées"  tentent souvent d’empêcher les autres d’accéder aux positions de pouvoir ou à l’emploi.

Celles  d’entre nous qui subissent la misogynie le sont souvent par leurs consœurs.

Le plus souvent quand vous tentez de mettre quelque chose sur pied, ce sont les femmes comme vous qui vous mettent les bateaux dans les roux et dans cette situation nous sommes toutes perdantes.

Si nous pouvions identifier à notre niveau les obstacles qui s'opposent nous, nous pouvons les corriger par nous-mêmes.

Le bilan négatif de la sous-représentation de la femme africaine dans tous les secteurs est étroitement lié au manque de solidarité ; celles qui arrivent à monter ne renvoient pas toujours  l’ascenseur.

-          En politique, c’est souvent le cas, les femmes africaines qui font la politiques n’ont pas de réseaux ou de clubs où elles  se rencontrent  quel que soit la couleur politique pour échanger, s’entraider et définir ensemble les moyens de lutter pour aider leurs électrices de la diaspora. On les voit dans les campagnes électorales mais après, elles nous oublient. Il est difficile de savoir ce qu’elles font pour nous, nous ne connaissons pas leur bilan ce qui fait souvent les femmes africaines de la diaspora ne se sentent pas attirées par ce qui se passe en politique.

-          Je suis parmi celles qui sont convaincues que l’unité fait la force. Les étoiles brillent quand elles sont nombreuses ; une étoile seule dans le ciel, on la remarque à peine. Nous devons nous soutenir mutuellement, nous devons renforcer nos capacités pour avoir un idéal commun et être solidaires dans le combat.

-          Le manque de solidarité est notre pire ennemi. Nous allons souvent à l’attaque en rang dispersés, nous sommes souvent dans la récupération ou dans la recherche d’exclusion de nos sœurs, ce qui nous fait perdre un certain nombre d’avantages mutuelles.

-          Quand on est solidaires et qu'on va dans le même sens, rien ne peut nous atteindre, nous pouvons tout réussir.

 C’est sur cet appel à la solidarité que je conclurai mon intervention.

Je crois sincèrement que la solidarité entre les femmes africaines est notre salut. C’est pour cela que notre organisation en a fait le thème de la Journée internationale de la Femme : #SheSolidarity.

Comme le disait Nawal El Saadawi : «La solidarité entre les femmes peut être une force puissante de changement, et peut influencer le développement futur d'une manière favorable non seulement aux femmes mais aussi aux hommes. »

Solidarity between women can be a powerful force of change, and can influence future development in ways favourable not only to women but also to men.”

Je vous invite à nous joindre ce 16 Mars à 12h30 au Parlement européen pour aborder davantage ce thème de #SheSolidarity.

L’Objectif de l’ADNE dans le cadre de cet événement est de créer pour les femmes de la diaspora l'occasion nécessaire pour débattre avec les femmes influentes et les décideurs politiques de l'UE, de l'ONU, de la Belgique et de la diaspora des questions importantes qui touchent les femmes surtout celles de la diaspora africaine. La table ronde vise  à mettre en valeur des mesures nécessaires pour promouvoir l'emploi des femmes de la diaspora et leur intégration sur le marché du travail.

Encore une fois, très joyeuse fête !

 


[1] S. Chevrier , “The EU, the African Diaspora in  Europe, and its Impact” ( 2014)